Sous tension depuis de nombreuses années, le secteur de la sidérurgie européenne est confronté à un ensemble de facteurs structurels et conjoncturels. Parmi ceux-ci figurent la concurrence étrangère, le recul de la demande dans certains secteurs, les coûts énergétiques élevés en Europe et la nécessité de décarboner une industrie qui reste un contributeur majeur aux émissions de CO2.
En effet, la sidérurgie représente environ 5 % des émissions totales de gaz à effet de serre de l’UE et plus de 25 % des émissions industrielles. Dans ce contexte, le secteur est aujourd’hui en plei
À ce jour, plus de 50 % de la production d’acier de l’UE repose encore sur les hauts fourneaux (BF-BOF), la plupart vieillissants et devant faire l’objet de réinvestissements ou être mis hors service avant 2035. La transition vers une production d’acier décarbonée impose des investissements substantiels dans de nouvelles technologies. Parmi celles-ci figurent notamment les fours à arc électrique (EAF), qui permettent d’intégrer davantage d’acier recyclé. Cependant, ces investissements ne garantissent pas immédiatement des gains de compétitivité face à des importations à bas coût en provenance de pays hors Union européenne. La fabrication de l’acier dans les EAF permet d’émettre moins de 0,4 tonne de CO2 par tonne d’acier en émissions directes et indirectes, soit environ 85 % de moins que le procédé BF-BOF.
Dans ce contexte, le recyclage des métaux s’impose comme un pivot essentiel de l’économie circulaire européenne. Les métaux ferreux et non ferreux peuvent être recyclés indéfiniment sans perte significative de qualité, ce qui en fait des ressources secondaires de très haute valeur. A minima 80 % d’acier recyclé, selon son niveau de pureté, peut entrer dans la production via EAF d’une tonne d’acier. L’utilisation d’aluminium recyclé dans la production permet, quant à elle, la réduction de plus de 90 % des émissions directes et indirectes. Une tonne d’aluminium peut être produite à partir de 100 % d’aluminium recyclé. Alors que la production primaire est fortement dépendante du prix de l’électricité, des coûts d’investissement des électrolyseurs et de la volatilité du marché de la bauxite et de l’alumine.
L’impact négatif sur la compétitivité de ces industries lourdes tend à s’aggraver au fil du temps. Cette évolution est notamment accentuée par le protectionnisme et par les annonces américaines concernant l’introduction de droits de douane. Ces mesures, aussi volatiles que l’incertitude des marchés qu’elles engendrent, affectent par extension l’ensemble des chaînes de valeur associées. Les recycleurs européens d’acier et d’aluminium en font partie intégrante. En dix ans, la production d’acier aura chuté d’environ 20 % et celle de l’aluminium de près de 33 %.

Dès lors, pour maîtriser les coûts de production, n’est-il pas plus simple de maîtriser le coût d’une partie des intrants par le biais de l’offre et de la demande. Ipso facto, les producteurs d’acier et d’aluminium intensifient désormais la pression sur la Commission Européenne pour limiter les exportations hors UE des déchets de ces métaux au risque de déstabiliser l’ensemble des filières, arguant une pénurie structurelle de ces ressources, non démontrée à ce jour. Les producteurs d’acier et d’aluminium bénéficient pourtant, depuis de nombreuses années, d’aides publiques importantes pour le maintien d’une production locale en Belgique ainsi qu’au sein d’autres états membres de l’UE.
C’est dans ce contexte qu’en mars 2025, la Commission Européenne a présenté l’European Steel and Metals Action Plan (SMAP) qui constitue un cadre stratégique d’intervention s’inscrivant dans une logique plus large, à savoir le plan RESourceEU communiqué en décembre de l’année passée et axé sur la souveraineté des matières premières jugées essentielles. Cette stratégie complète le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (CBAM) pour prévenir les fuites de carbone à l’importation, ainsi que la prochaine loi sur l’économie circulaire (CEA) prévue d’ici fin 2026 visant à améliorer l’efficacité des marchés des matières secondaires en Europe.
Les industriels ne peuvent que se réjouir de constater que le recyclage des métaux est enfin reconnu à sa juste valeur. Il constitue, de surcroît, un pivot essentiel de l’économie circulaire européenne en contribuant à la réduction substantielle des émissions de gaz à effet de serre. Toutefois, paradoxalement, le même cadre stratégique européen envisage à très court terme la mise en place de mesures commerciales de défense visant la limitation des capacités d’exportation de ces matières recyclées et tente de combler l’absence de données objectives à grand renfort d’enquêtes publiques au contenu pré-orienté.
L’exportation vers les marchés tiers des excédents de métaux recyclés non absorbés par le marché intérieur européen reste et restera un impératif pour assurer la viabilité économique des entreprises de recyclage. Celles-ci opèrent déjà dans un environnement caractérisé par des contraintes financières, environnementales et réglementaires importantes, et investissent dans des technologies de tri et de traitement avancées pour réduire les impacts environnementaux et assurer une qualité de matière première secondaire conforme aux exigences industrielles en aval.
En conclusion, il est primordial de laisser le marché s’ajuster librement à l’offre et à la demande mondiale. Une intervention inadaptée risquerait en effet de fragiliser l’équilibre économique des filières de recyclage, avec des conséquences potentiellement irréversibles pour l’écosystème industriel européen. Dans le même temps, il est essentiel de sanctionner rigoureusement les importations qui ne respectent pas les standards environnementaux, sociaux et qualitatifs applicables au sein de l’Union européenne.
Parallèlement, la consolidation de la demande intérieure constitue un levier structurant. L’adoption de cadres réglementaires favorisant l’incorporation obligatoire de contenu recyclé dans les produits en est un instrument efficace. La proposition votée le 25 février dernier relative au Règlement européen sur les véhicules en fin de vie en offre une illustration concrète. Elle prévoit des objectifs contraignants d’intégration de matériaux recyclés dans la production automobile. Cette mesure est particulièrement significative, sachant que le secteur automobile représente environ 18 % de la demande européenne d’acier et près de 25 % de celle d’aluminium.
Étendue à d’autres secteurs stratégiques, une telle orientation consoliderait durablement les perspectives commerciales des recycleurs tout en renforçant l’autonomie matérielle de l’Union européenne.